Un éclat de givre, par Estelle Faye

30 mars 2015 par Lodael

Couverture Aurélien Police

Couverture Aurélien Police

Voici une petite chronique en phase avec l’actualité, puisqu’Estelle Faye est le coup de cœur des Imaginales 2015. En ouvrant son livre, je n’avais pas de doutes quant à la qualité de ce que j’allais y trouver. D’abord, parce qu’il est édité par les Moutons Électriques, ce qui est en soi un gage de qualité — la preuve, il s’agit de l’éditeur de Jean-Philippe Jaworski dont nous vous parlions récemment — car la maison d’édition met autant l’accent sur la qualité littéraire de l’écrit que sur l’originalité du contenu. C’est bien simple, je n’y ai découvert pour l’instant que des pépites. Ensuite, parce que plusieurs personnes que je tiens en haute estime m’en ont parlé favorablement. Je n’ai pas encore eu l’occasion de la rencontrer — contrairement à Sylfraor qui était à Sèvres en décembre dernier et m’en a parlé en termes élogieux —, mais cela ne saurait tarder, puisqu’elle sera à Montrouge dans deux semaines et aux Imaginales, donc, dans deux mois.

Trêve de mondanités, venons-en au vif du sujet. Un éclat de givre est un roman qui se déroule dans un Paris post-apocalyptique. Je ne sais pas vous, mais quand je vois le terme « post-apocalyptique », je m’imagine tout de suite un monde dur et froid, violent et grisâtre. Chez Estelle Faye, la violence est bien présente, la vie est certes rude, mais elle est intense. Oui, la post-apocalypse peut être poétique et colorée, et même empreinte de joie et d’une certaine légèreté, par moments. Cela tient notamment à la personnalité du héros, Chet, joli cœur et mauvais garçon, prompt à se fourrer dans de mauvais pas pour de l’argent ou, plus encore, pour de beaux yeux. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne rentre dans aucun stéréotype. Chet chante du jazz dans les caves de Montmartre la nuit, et fait des « boulots » le jour, plutôt le genre de boulot nécessitant peu de scrupules, des muscles et de l’agilité. Chet met des robes et du rouge à lèvres, mais se bat plutôt bien quand il le faut. Chet ne sait pas résister à un beau torse musclé et accumule les conquêtes, quel que soit leur sexe, mais rêve la nuit d’une jeune fille, d’un amour adolescent qui le poursuit. Chet est un baroudeur, un joli cœur d’artichaut, il est attendrissant et dur à la fois, il nous séduit et nous déroute dans le même temps. Bref, Chet est à lui seul l’originalité et la réussite de ce roman.

Pour le reste, la vie dans le Paris d’Estelle Faye a un petit goût de retour au Moyen âge par certains aspects, avec ses rues sales et animées, ses coupe-gorges et ses rebouteux, ses laissés-pour-compte et sa cour des miracles. Et quelle cour des miracles ! La plongée de Chet dans les Enfers m’a fait penser à Neverwhere de Neil Gaiman — je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai adoré son adaptation en roman graphique. Les créatures improbables y sont légion, la poésie y côtoie l’horreur devenue banale, tandis que la folie y rôde constamment et flirte avec les esprits des voyageurs aventureux. Mais chaque quartier de ce Paris improbable recèle des trésors, qu’il s’agisse de Montmartre, ses soirées décadentes dans les caves et ses vignes à l’abandon, ou de la Défense, son centre commercial et ses tours démentielles. Et dans tout cela, en filigrane, les humains tout simplement. Qui se sont adaptés à tous les changements, qui survivent en formant d’improbables confréries. Qui s’attachent à de nouveaux rêves. Les idéaux et les utopies existent encore, ils sont même en quelque sorte le cœur de l’aventure dans laquelle notre héros se trouve entraîné. Car une nouvelle drogue sévit dans la ville, plus dangereuse que la came habituelle qui s’échange sur les bords de la Seine. Et il faut choisir entre s’y perdre, devenir un élément parmi d’autres, jamais seul, mais sans personnalité propre, ou briser ce rêve d’osmose permanente et accepter la vie, avec ses tranchants et ses angles aigus, sa violence et ses déceptions.

Comment conclure ? J’ai dévoré ce livre en deux jours, plongée dans ce monde déconcertant et poétique, et j’en suis ressortie éblouie et quelque peu étourdie en revenant au monde réel. J’avais envie d’avoir une suite, de retrouver encore ce goût, ces sensations d’étrange qui me collaient au palais. Je ne sais pas si nous aurons un jour d’autres aventures de Chet, d’autres aperçus de ce monde particulier. Mais ce qui est certain, c’est que je vais m’empresser de lire les autres livres d’Estelle Faye, dont la plume brillante est, sans conteste, l’une de mes plus belles découvertes littéraires du moment.