L’enfant-joie

12 novembre 2016 par Lodael

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de Sophie Dabat d’octobre 2016, sur le thème de la joie. Je le partage ici, en espérant permettre ainsi des échanges et commentaires constructifs. 


Sous l’écrasante chaleur d’un soleil sans pitié, les ruelles s’animaient d’un brouhaha bon enfant. Vendeurs de dattes et de pâtisseries au miel, femmes proposant leurs paniers tressés à la main ou leurs étoffes bariolées, marchandes d’épices ou de poisson séché, tous se côtoyaient, s’interpellaient bruyamment, haranguaient les passants en cherchant à parler plus fort que le voisin. La poussière et le sable collaient aux joues rouges et aux fronts en sueur, les mèches noires se plaquaient sur les crânes chauffés par des rayons ardents dont les auvents et les foulards blancs enroulés sur les têtes échouaient à parer totalement la morsure. Pourtant, l’ambiance était à la gaieté, voire à l’euphorie. Malgré la pauvreté et l’absence de confort, les habitants de cette bourgade nichée au creux d’une palmeraie semblaient heureux.

Abina descendait prestement la rue principale, dédaignant les offres de goûter telle olive à l’ail et tel gâteau aux figues, repoussant de la main les bras entreprenants qui tentaient de lui mettre de force un foulard ou un bibelot entre les doigts. Elle ne daignait même pas répondre d’un haussement de sourcils sardonique aux propositions de mariage ni aux compliments promettant moult chameaux en échange d’un baiser. Ses pieds nus semblaient effleurer la terre trop sèche, et sa robe, d’un bleu turquoise bordé de jaune d’or, rehaussant son teint caramel, virevoltait autour de ses jambes. Ses cheveux étaient enroulés dans une étoffe orangée d’où s’échappaient des mèches folles, et un collier de graines et de bois peints s’agitait en cadence à son cou. Elle portait à la main ses sandales de de corde et de lin tressé, pour leur éviter la poussière et la saleté des ruelles surchauffées. Elle laissa bientôt le marché et ses odeurs d’épices, de poisson et de miel derrière elle, et déboucha sur une place surplombant le Nil dont les eaux vertes porteuses de vie scintillaient au soleil. Mais aujourd’hui était un jour particulier, aussi ne pouvait-elle pas s’attarder à rêvasser à l’ombre des palmiers en écoutant les cris des ibis répondre à ceux des pêcheurs sur les felouques. Aujourd’hui était le jour de la déesse Hathor, mère et dispensatrice de bonheur. Abina, dont l’existence était vouée aux danses et aux chants sacrés de la déesse, venait d’accompagner sa statue jusqu’au bateau qui devait l’emmener, comme tous les ans, retrouver son époux Horus lors d’un mariage mystique à Edfou. La jeune fille s’était à présent échappée de la ville, profitant de la liesse et du démarrage des festivités qui dureraient encore plusieurs jours, pour venir dans ce village de paysans situé à l’écart de Dendérah et de son temple. Ce lieu était son jardin secret, celui où elle ne manquait pas une occasion de se rendre, avec l’accord tacite de son clergé. Loin des rituels et de sa vie bien réglée de prêtresse, elle y menait à bien une œuvre dont peu de personnes connaissaient l’existence.

Abina bifurqua dans des ruelles plus étroites où les odeurs de sueur, de friture et de poussière prenaient le pas sur les alléchants fumets du marché, longea un moment le Nil puis remonta une petite colline. Entre les maisons rapprochées pour maintenir dans l’ombre les passants, elle marcha plus lentement, comme cherchant son chemin, écoutant parfois les éclats de voix ou les bruits de la vie quotidienne qui provenaient des cours intérieures. Elle s’arrêta finalement devant un édifice tout en longueur, fait de briques crues et de roseaux séchés, et pénétra dans la fraîcheur bienvenue d’une vaste salle laissée dans la pénombre. À peine avait-elle franchi le seuil qu’une nuée d’enfants vola vers elle en piaillant. « Abina ! Abina ! » s’écriaient les grands, tandis que les plus petits balbutiaient plutôt « Nana, Nana ! ». Certains cherchaient à lui saisir la robe ou les mains pour l’entraîner voir leurs jeux ou leurs progrès à reproduire des mots sur leurs tablettes d’argile. D’autres racontaient très vite des histoires ou des anecdotes sans queue ni tête. Elle s’ébroua comme l’aurait fait un chat tombé dans l’eau, et tous les petits se calmèrent aussitôt. Lorsqu’elle se dirigea dans la pièce adjacente, les enfants la suivirent dans un ordre quasi parfait, chuchotant avec excitation entre eux. Dans la salle de classe éclairée par des ouvertures disposées avec régularité sous le toit de papyrus et de branchages, une femme plus âgée achevait de ranger tablettes, calames, stylets et jouets en bois. Elle se redressa avec précaution et accueillit la nouvelle venue avec un sourire qui sillonna de petites griffes autour de sa bouche et de ses paupières, marques profondes montrant que le rire était plus une habitude chez elle que toute autre émotion. Ses yeux pétillants de malice accentuaient encore cette impression et contredisaient son ton faussement sévère quand elle dit : « Quand mes élèves savent que tu vas venir, impossible de les tenir en place ! Je suis sûre qu’ils n’ont rien retenu de mon cours de ce matin. Allez, je te laisse mon siège, ils n’attendent que ça ! »

Tous les enfants s’étaient déjà installés, qui sur un coussin rempli de grains, qui sur un ballot de vieux tissus, d’autres perchés sur des établis et certains à même le sol de terre battue. Tous la regardaient, les yeux brillants, la bouche ouverte, et attendaient. Abina s’assit sans plus de cérémonie dans le siège de bois et de toile faisant face à la petite assemblée, et saisit la cithare que lui tendait sa compagne. Celle-ci se joignit au public, non sans emporter quelques percussions ainsi que des sifflets sculptés qu’elle distribua aux volontaires, pour accompagner les chants et les histoires suivant les indications de la conteuse. Abina commença par quelques chansons classiques aimées de tous les enfants, puis enchaîna sur de courtes saynètes comiques qui demandaient la participation de l’auditoire. Puis elle prit une profonde inspiration, fit pensivement résonner les cordes de son instrument, et tous comprirent qu’après ces échauffements, les choses sérieuses allaient commencer.

« Eh bien, mes enfants. Savez-vous qu’il m’est arrivé une aventure étrange en venant ici ?

— Raconte, raconte ! Quoi ? fit un chœur désordonné.

— J’ai croisé un scarabée. Mais pas n’importe lequel.

— Il était beau ?

— Il était de quelle couleur ?

— Un quoi ?

— Vous savez, ces serviteurs d’Osiris qui empruntent la forme d’insectes sont bleus, ou verts et or, mais celui-ci était magnifique, du bleu turquoise le plus pur, qui est aussi la couleur de la déesse Hathor. Et il m’a parlé. Il m’a raconté une histoire étrange, très étrange. Voyez-vous, Kheper avait beaucoup volé, et vu beaucoup de rêves différents. Il apportait parfois la joie, parfois la nostalgie, parfois l’apaisement aux dormeurs qu’il visitait, en leur donnant des nouvelles de l’au-delà. Il remontait le courant de leurs pensées, porté par le souffle des âmes assoupies. Mais un jour, il arriva dans un village où les rêves de tous les gens avaient la même couleur terne, sans espoir. Aucun rire ne s’élevait des rues ni des chaumières, aucun chant n’habitait ces corps qui semblaient résignés et presque dépourvus de ka, d’élan vital. Pourtant, ce hameau, sans être riche, n’était pas différent de bien des lieux que Kheper avait visités. »

Abina dut s’interrompre pour laisser à son auditoire le temps de spéculer sur les raisons possibles de cette situation.

« Ils avaient peut-être eu une sécheresse ?

— Ils étaient tous malades ? Moi, une fois, j’ai bu l’eau qui était restée longtemps dans une vasque, dehors, et j’ai été très très mal…

— Ils n’étaient pas souffrants, reprit-elle, du moins pas dans leur corps. Leur âme, seule, était atteinte. À force de voler d’un esprit à l’autre, Kheper finit par trouver l’origine de cet état d’abattement et de résignation. C’est que, voyez-vous, il existait une prophétie disant que leur village serait détruit par un mal étrange et sans remède connu des médecins.

— Ha, je savais bien ! Ils avaient dû boire de l’eau pas propre !

— Non, ils allaient très bien. Seulement, il y avait cette prophétie qui avait été faite, vingt ans plus tôt. Alors, ils passaient tout leur temps à se méfier de ce qu’ils mangeaient et buvaient, des rares étrangers qui s’égaraient dans leur village. Ils avaient tellement peur de la catastrophe à venir qu’ils n’arrivaient plus à profiter de leur vie, s’accusant les uns et les autres d’être responsables de tout cela. Ils ne voulaient même plus avoir d’enfants, pour ne pas leur infliger le sort atroce qu’ils pensaient imminent. Les habitants se regroupèrent en plusieurs clans, chacun persuadé que son voisin était la cause de tous leurs maux.

— Et finalement, qu’est-ce qui leur est arrivé ? Ils sont morts ?

— Non, pas que je sache.

— Alors ?

— Eh bien, Kheper a compris que la prophétie s’était déjà réalisée : leur village avait bel et bien été détruit, même s’il existait toujours physiquement. Ce n’était qu’une question de temps avant que la peur ne finisse son œuvre et que tous ne désertent ce lieu. »

Abina s’arrêta là et regarda attentivement ses élèves qui remuaient, se jetant des coups d’œil pour savoir comment réagir. Cette histoire n’était pas du genre habituel.

« Heu…, fit l’un d’eux timidement, c’est tout ?

— Oui… enfin, presque. Kheper ne pouvait rien faire pour eux, alors il partit à la recherche de quelque chose, il ne savait quoi, qui comblerait ce manque qu’il avait senti. C’est ainsi qu’il finit par arriver jusqu’à moi. Et il me dit qu’il sentait sur moi exactement l’énergie inverse de ce qu’il avait vu dans le village.

— Oh ? Toi aussi, tu as une prophétie ?

— Non, pas vraiment. Juste une source de… joie inattendue, si vous voulez. C’est parce que je venais vous rendre visite, et qu’il a senti le concentré de toutes les belles émotions que vous me donnez. »

Abina dut s’interrompre le temps de laisser passer le concert de « nous aussi, on t’aime », et autres démonstrations d’affection. Elle continua son histoire avec deux des plus petits enfants blottis sur ses genoux.

« Kheper ne s’attendait pas à croiser autant d’énergie positive et de joie de vivre ici, dans ce simple village sans richesses. Il a dit qu’il sentait quelque chose de magique, et c’est cela que je voulais partager avec vous. Ce que nous avons fait ici, dans cette maison, est unique : non seulement nous vous apprenons à tous, filles et garçons, à lire et à écrire, mais la règle d’or est la bienveillance et la confiance. Pas de punitions, pas de compétition. Et vous, enfants de paysans, orphelins amenés de toute l’Égypte par des prêtres et des pêcheurs qui connaissent cet endroit, quand vous serez grands, vous ne deviendrez pas tous scribes. Mais vous transmettrez ces valeurs en éduquant vos enfants et en donnant l’exemple. Aujourd’hui, ici, nous sommes en train de rendre un peu meilleur le monde. »

Abina se tut. Elle garda pour elle une partie de ce que lui avait confié le scarabée sacré. Kheper lisait dans les esprits, et n’ignorait rien de ce qui hantait les rêves d’Abina. Les enfants, ces enfants qu’elle serrait contre elle, ne seraient jamais les siens. Elle ne pourrait jamais donner la vie, et tout l’amour qu’elle brûlait de dispenser ne rayonnait autour d’elle qu’ici, entourée de ceux à qui elle avait choisi de le donner.

Elle se leva, embrassa les enfants et la vieille femme et annonça qu’elle s’en retournait au temple. Elle ne devait pas trop tarder, car la nuit tombait. Elle s’en fut, de la musique dans la tête et de l’amour débordant du cœur. Une minuscule silhouette turquoise la suivit un moment, puis s’envola dans le soleil couchant.