Projet Harmonie, par Christophe Nicolas

6 octobre 2014 par Lodael

Illustration par Bastien Lecouffe Deharme

Illustration par Bastien Lecouffe Deharme

« Projet Harmonie » est à la frontière entre le thriller haletant et le roman d’anticipation. En le prenant en main, je ne savais pas à quoi m’attendre… Et j’ai été incapable de le lâcher jusqu’à la dernière page. Heureusement, il se lit relativement vite, car le style est très fluide, très épuré, sans détour ni fioritures superflues. Chaque phrase semble pesée avec soin afin de supprimer les longueurs et les mots inutiles. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une impression… À l’occasion des dernières Imaginales, alors que je me retrouvais fortuitement à la même table que Christophe Nicolas dans une crêperie d’Épinal (c’est la magie de ce type de festivals, des petites villes et des petits éditeurs), j’ai eu l’occasion de l’entendre parler de sa façon d’écrire. Je n’avais encore rien lu de lui, alors, et je l’écoutais nous raconter à quel point il accouchait douloureusement de chaque phrase, la réécrivant dix fois… Et comment, s’il se prenait à faire une digression ou un effet de style jugé superflu, la sentence tombait immédiatement dans la marge lors de la relecture par sa chère et tendre, sous la forme d’un « Nul » ou d’un laconique « ?? ». Nous imaginions le tableau. Je ne savais pas alors ce que valaient ses livres, mais me délectais de l’entendre raconter ses anecdotes avec verve, et c’est donc avec une certaine attente que je me suis attelée à son livre. Je me suis demandé si, moi qui aime le beau langage et le style littéraire, j’allais adhérer à son écriture. Mais il se trouve que celle-ci colle parfaitement à l’histoire, et la met en relief, permettant de tenir en haleine le lecteur et d’enchaîner les rebondissements tout en gardant de la fluidité. Le rythme soutenu est également porté par la structure du roman, faite de chapitres courts, alternant habilement différents pans de l’histoire sans jamais perdre le lecteur.

Quant à l’histoire en elle-même… qu’en dire sans trop en révéler ? Le personnage principal, journaliste d’investigation, « reçoit » des souvenirs qui ne sont pas les siens, et le mettent sur la piste d’un mystérieux laboratoire aux activités douteuses. Il se trouve pris dans une spirale, accusé de meurtre et traqué autant par les forces de l’ordre que par de mystérieux assassins. Tous les ingrédients d’une intrigue policière palpitante sont réunis. Mais l’histoire est en elle-même très originale, et, au fur et à mesure que l’on réussit avec le héros à rassembler les pièces du puzzle, se dessine la vision d’un avenir terrifiant. Si le plan machiavélique que le héros cherche à déjouer est glaçant, c’est peut-être parce qu’il n’est pas si improbable que cela. Ou plutôt, qu’il fait parfaitement écho à des peurs bien contemporaines, telles que les risques de pandémie et la méfiance vis-à-vis de la vaccination, les manipulations génétiques, les dérives du capitalisme, le tout dans une ambiance à la « 1984 » savamment distillée. Ajoutons que l’enquête de notre journaliste se déroule dans les années 1990, ce qui donne, je trouve, un petit côté désuet : pas de téléphone portable, bien sûr, pas d’internet, et surtout, une course contre la montre pour récupérer puis copier des preuves sur CD-ROM. N’avons-nous pas déjà perdu l’habitude de voir ce genre de problème dans les films ou les romans actuels, où les ordinateurs sophistiqués avec écrans géants tactiles sont la norme, où le héros arrive en deux minutes à « craquer » les mots de passe (juste à temps avant de se faire découvrir/s’enfuir de l’immeuble qui explose/autre cliché) et à tout transférer en un temps record sur le réseau ? J’ai bien aimé cette incursion des technologies 90’s dans l’intrigue, sans que cela en soit l’ingrédient essentiel.

Pour conclure, je conseille sans réserve ce livre non seulement aux amateurs de littératures de l’imaginaire, mais à tous ceux qui aiment les bons romans à suspense,  l’anticipation, les intrigues prenantes, les complots bien dosés et l’action savamment menée. Mon seul regret est peut-être de ne pas avoir eu le droit à quelques développements supplémentaires sur le « futur possible » ou sur certains personnages secondaires, non que cela aurait été indispensable au reste de l’intrigue, mais pour le plaisir de prolonger un peu la lecture et d’approfondir l’univers. Mais cela n’aurait probablement pas été de pair avec les exigences de fluidité et de concision de l’auteur (et de sa moitié) : on ne peut pas tout avoir…