Évariste, par Olivier Gechter

5 avril 2017 par Sylfraor

C1-evariste-626x1024Évariste est un roman rapide à lire puisqu’il ne prend que trois aller-retour en RER B pour être lu. Bon, il y avait peut-être des soucis sur le RER. Enfin, il y avait normalement des soucis sur le RER B dont le tunnel vers Gare du Nord a dû être percé en touchant des choses qui auraient dû rester enfouies. Ou alors il aurait fallu que la RATP fasse appel à un expert comme Évariste Cosson, consultant en occultisme industriel et commercial pour en éviter les conséquences.

L’histoire est un mélange de polar et de fantasy urbaine, racontant l’aventure d’un jeune consultant qui se lance dans une carrière d’entrepreneur où il essaie de vendre ses services dans le domaine du paranormal et de la magie à des clients industriels. Son premier client est la dirigeante d’une petite entreprise de voyance par téléphone, qui veut mettre sur pied un service premium, similaire à son service habituel, mais plus cher, justifiant le surcoût par le fait que la personne en ligne aura de vrais dons de médium. En avance sur son temps, elle est prête à investir pour s’assurer d’un bon recrutement. Évariste a ainsi sa première cliente, Nadine, et rapidement ses premiers ennemis aussi, car voyance et libre-entreprise ne marchent pas ensemble aux goûts de tous.

Voici les ingrédients pour nous faire découvrir une variante de Paris et de sa banlieue dans laquelle la magie côtoie le bistrot de second ordre, et les puissances occultes permettent de transformer les pigeons en espions. Cet univers est d’une cohérence poussée qui mélange le mage et l’ingénieur pour introduire une démarche scientifique dans le surnaturel. L’originalité de la démarche est complétée par la qualité du détail. Le lecteur y plonge sans souci, tout cela semble complètement naturel, et c’est un plaisir que de trouver du rationnel dans le paranormal.

Ce qui m’a fait beaucoup aimer cette œuvre, c’est le regard posé sur cet univers qui permet, grâce au décalage avec notre réel, de se moquer des travers de notre propre quotidien. L’auteur sème au fil des chapitres des éléments qui se moquent, des fois durement, de notre société. Le registre en est souvent comique au lieu d’être pesant, grâce à un univers alternatif permettant de forcer le trait sans paraître exagérément pessimiste. Et peu d’éléments présentés sont finalement gratuits, avec ainsi le personnage de Gidéon Bomba permet d’illustrer les préjugés sur les noirs africains ou alors lorsqu’Évariste n’hésite pas à écorner l’image des pépinières de start-up à la Défense ou à expliquer que la première compétence acquise en école d’ingénieur est la fumisterie. Et puis, il y a de franches attaques, notamment lorsqu’Évariste est témoin d’une rencontre entre une jeune autiste, sa mère et un psychanalyste qui culpabilise cette dernière.

L’univers et le ton général ne sont pas sans rappeler l’héritière de Jeanne-A Debats et je n’aurais pas été étonné de voir un personnage d’un de ces livres faire un caméo chez l’autre. Peut-être qu’un second tome des aventures de M. Cosson sera un jour entre mes mains avec un tel croisement, je ne peux qu’espérer. Et manifestement, ils ont en commun un goût pour les notes de bas de page, éléments souvent efficaces pour le comique de la lecture, mais qui passent mal en navigation sur ma liseuse.

Pour moi, c’était un moment de plaisir, me faisant souhaiter que le trajet en RER dure un peu plus pour ne pas sortir de ma lecture, ce qui prouve d’ailleurs que tout n’est pas rationnel dans ce monde. Certes, étant un ingénieur ayant vu les sociétés de service, l’entrepreneuriat et ayant eu des clients du secteur public, j’étais déjà acquis à la cause d’Évariste sans le savoir. Mais je pense qu’il peut plaire à un large public, par son aventure drôle et rythmée, sa vision originale de la magie dans le monde du XXIe siècle, et parce qu’il sait nous forcer gentiment à regarder notre monde avec les yeux un peu plus ouverts.