Plaguers, par Jeanne-A Debats

12 avril 2015 par Sylfraor

Couverture Frédéric Perrin

Couverture Frédéric Perrin

Achevant le dernier verre de ma bouteille et mes dernières heures avant le retour au boulot, je me lance dans mon dernier accomplissement du week-end, la chronique de Plaguers que j’ai fini dans la semaine.

Plaguers, c’est de la pure science-fiction, déroulant une intrigue et soulevant en passant bon nombre de sujets. Ces thèmes sont souvent abordés par son auteur dans l’ensemble de ses écrits, mais réunis ici pour le plaisir du lecteur. Quels sont les problèmes sous-jacents ? Ceux qui connaissent Jeanne-A Debats ne seront pas surpris de savoir qu’il y est question de peur de la différence, et de genre, au sens de l’identité sexuée et sexuelle et de la définition de l’individu par son corps ou sa mémoire. (Cf des histoires de vieille dame prenant le corps d’un cachalot.) Il parle aussi évidemment du devenir de la planète et de l’humanité, de la production d’énergie, de l’écologie et enfin de la lâcheté des décideurs face aux points précédents.

Le décor posé est la terre, dans un bon siècle de distance, mais pas si loin de nos repères. La qualité de l’air a bien empiré, puisqu’il n’y a plus d’animaux sauvages et que les sportifs ne jouent plus que dans des zones fermées souterraines pour éviter de mourir d’une crise d’asthme brutale. (Le stade de France est maintenant un hall d’entrée pour le complexe plus bas et bien plus imposant). L’énergie y est rare même si l’espoir d’une nouvelle source quantique découverte il y a peu éclaircit un peu le tableau. La répartition des richesses n’a par contre pas connu de révolution puisqu’elle a suivi la courbe déjà en vigueur.

Malheureusement, l’humanité découvre un nouveau fléau, la « plaie » que certains de ses individus révèlent, sur la fin de leur adolescence en général. Celle-ci se manifeste de diverses manières, que cela soit la production abondante de magma ou la pousse protubérante de fleurs au voisinage de l’individu. Face aux dangers et à l’impossibilité de gérer (comprendre : exterminer basiquement) ces personnes, les gouvernements (paneuropéen et autre) en viennent à créer des refuges où les plaguers sont isolés. Le récit part de deux plaguers récemment révélés, arrivant de ce refuge avec un passé un peu différent. L’un est un fils de ministre lâché par son père, l’autre est la fille de militants écologistes jusqu’au-boutistes qui a subi un changement de sexe au niveau chromosomique pour essayer, en vain d’endiguer sa plaie.

Sous la forme d’une initiation à la communauté anarchique un brin utopique des plaguers, le texte mène une intrigue sur la plaie et une autre sur les deux jeunes héros et il profite de l’opportunité pour aborder tous les thèmes souhaités.

Le roman est très bien écrit, d’un style efficace, sans lourdeur, ne se hâtant jamais, mais ne traînant pas non plus. Jeanne-A y lève bien des questions sans prétendre avoir réponse à toutes, ni même éviter ses propres paradoxes. La discussion entre les écologistes végétariens et le partisan du bœuf bourguignon est, selon moi, un moment où l’auteur défend son beefsteak tout en acceptant les limites de notre mode de vie.

L’intrigue principale, loin d’être négligée par les questions en trame, est bien présente, avec une progression et un dénouement. L’usage du récit pour poser nombre de situations prétextes à réflexion ne se fait pas au détriment d’une narration qui ne manque pas de rythme et qui est très bien dosée. Le lecteur n’a aucune difficulté à s’identifier, malgré la faible possibilité d’avoir connu une situation similaire à ce que les personnages ont subi et vont subir au fil du roman.

Finalement, le reproche qui peut facilement venir est celui du syndrome de Fitz puisque j’ai eu la même envie de coller une baffe au héros, qui oublie de se prendre en main, qu’envers le Fitz de Robin Hobb. Mais bon, il y a pire défaut et j’ai personnellement passé un bon moment de lecture sur ce texte que je recommande à tous ceux qui sont un brin titillés par ce que j’ai écrit au-dessus.