Trois oboles pour Charon, par Franck Ferric

3 février 2016 par Sylfraor

cc

Illustration Bastien Lecouffe Deharme

Trois oboles pour Charon est un texte très original, inspiré très fortement de mythologie, principalement le mythe de Sisyphe. Il balaie différentes guerres, du passé le plus flou vers le XXe siècle et au-delà, pour une anticipation de la Terre après d’autres conflits encore. Le roman est à la croisée des genres, entre le fantastique et le péplum, entre la science-fiction et le roman historique.

Comme beaucoup de héros, Sisyphe s’est mis à dos les Dieux de l’Olympe. Il faut dire que défier la mort en l’enfermant, se faire punir une première fois, négocier avec les dieux, ne pas tenir sa promesse pour ne toujours pas mourir, à un moment, ça finit par énerver Hadès. Dans la version officielle, Sisyphe est puni dans les enfers; tous les jours, il remonte un rocher en haut d’une montagne, et le rocher redescendra tous les matins. Dans ce roman, Sysiphe est un guerrier couturé de cicatrices, éborgné par une obole d’or qui ferme une de ses orbites. Il est condamné à ne jamais franchir le Styx, Charon se chargeant de le renvoyer vers le monde des vivants pour, de nouveau, y passer un court instant au milieu des belligérants d’un conflit auquel il ne connait absolument rien.

Le roman est donc fait de deux mouvements de balancier revenant aussi sûrement que le châtiment des dieux. Le premier temps est une vie de guerrier, dont la durée varie selon les aléas, mais qui, inéluctablement, le ramène dans le domaine de Charon. Le second temps est la rencontre avec Charon, qui refuse le passage au guerrier tombé qui ne peut payer ses trois oboles, lui donne l’oubli avec l’eau du Léthé et le fait errer jusqu’à revenir chez les vivants et revivre le prochain cycle. Dans chaque temps, la cruauté du monde et celle du châtiment sont clairement présentes, pas de douceur, pas de rédemption, aucun regret du héros non plus.

Ce perpétuel châtiment se renouvelle toutefois par une avancée de la profonde antiquité à des temps beaucoup plus récents. Cela permet de varier les confrontations de Sisyphe aux guerres dont la technologie change, où les cultures évoluent, mais où finalement le sang coule toujours autant. En trame se déroule donc la progression de l’humanité du petit conflit vers de plus grands affrontements industriels. Et les rencontres avec Charon sont aussi sujettes à évolution, les berges des enfers sont changeantes comme le monde des vivants, la relation entre le condamné et le bourreau se développe.

Le contenu est complexe, mais le style se lit très bien, avec les passages dans le monde des vivants, généralement rythmés, et ceux devant le passeur, plus lents, basés sur la description du monde des morts. Le point de vue est toujours celui du guerrier, nous n’avons pas davantage d’information que lui, à l’exception de ce qu’il est amené à oublier à chaque gorgée du Léthé. La douceur n’existe pas dans le monde proposé et l’écriture rend cela par une forme crue où la caméra ne se détourne pas pour masquer les images de la guerre.

J’ai apprécié ce roman qui m’a proposé un voyage atypique mais prenant, avec des moments durs et cruels, et l’espoir, toujours déçu, de voir le héros sortir de la nasse. Le texte ne se dévore pas, il faut un peu de temps pour avancer d’une partie à une autre, d’une vie à une mort du personnage ou l’inverse, mais chaque partie est un plaisir. La conclusion du récit nous montre à quel point les choses sont éphémères, que le monde évolue de plus en plus vite et que finalement, l’éternité n’a pas de sens. La punition éternelle est absurde pour le condamné mais également pour son bourreau.

Voici, pour moi, une œuvre à découvrir, qui réinterpréte un mythe cruel dans une écriture soignée et ne fait rien pour l’adoucir, proposant une vision peu optimiste du passage de l’homme sur le monde.