Réflexions sur les femmes dans l’imaginaire

13 février 2016 par Lodael

Table Ronde "les femmes dans l'imaginaire"

De gauche à droite: Samantha Bailly, Jeanne-A Debats, Chloé Chevalier et Sylvie Lainé. Au micro, Julien, de chez Gibert, qui anime le débat. 

« Les femmes dans l’imaginaire » est le titre de la rencontre-conférence qui avait lieu au moment où j’ai commencé à écrire ce billet, il y a quelques temps, à la librairie Gibert Joseph de Saint Michel. Quatre femmes, romancières et novellistes en science-fiction et fantasy, y étaient invitées: Jeanne-A Debats, Sylvie Lainé, Chloé Chevalier et Samantha Bailly. Rencontre à laquelle a assisté mon coblogueur et accessoirement mari, pendant que, recluse depuis trois jours en compagnie d’un bébé qui tentait d’anéantir le canapé définitivement à coups de gastro-entérite, je rongeais mon frein. J’ai donc décidé de prendre mon clavier à deux mains, ignorant fermement le regard accusateur lancé par ma liste de chroniques en attente depuis six mois, et d’écrire sur ce sujet qui me tient à cœur. Passé ce préambule, je vais essayer d’être concise. C’est-à-dire, plus concise qu’à l’époque où je tentais d’envoyer mon prof de philo en arrêt pour surmenage avec des dissertations de dix-huit pages (écrites serré). Comme il s’agit d’un thème vaste et complexe, je ne prétends donc pas en faire le tour, et espère simplement ne pas faire trop de généralisations abusives en cherchant à synthétiser. Je voudrais simplement livrer quelques réflexions qui ont nourri ma vie de lectrice, et par lesquelles les livres ont influencé ma façon de voir les choses. Je ne prétends pas retracer l’histoire ou faire un état des lieux de façon exhaustive. J’invite ceux que le point de vue historique intéresse à lire l’article Wikipédia, qui parle toutefois exclusivement de la science-fiction et de la fantasy américaines.

Il me semble que l’on peut diviser le sujet en deux points : (1) les femmes auteur(e) s ou autrices, au choix, (2) les femmes personnages, (3) les femmes lectrices. Tiens, cela fait trois, bien vu. Mais je vais laisser de côté le (3), les deux premiers sujets étant déjà assez vastes.

shaya

Illustration: Gilles Francescano

Commençons donc par les femmes qui écrivent des livres, dans le vaste champ des littératures de l’imaginaire. Il suffit d’aller à un festival tel que les Imaginales pour constater que cela ne manque pas. Bien sûr, il faudrait faire une distinction par genre : il y a probablement plus de femmes en littérature jeunesse ou jeune adulte, ou encore en fantaisie urbaine ou vampirique (où l’on croise beaucoup de romance, il faut l’avouer, ce qui explique d’ailleurs ma désaffection pour ces genres en général), qu’en science-fiction. Du moins, c’est ce que font penser les stéréotypes, car les plus belles nouvelles de science-fiction qu’il m’ait été donné de lire ont été écrites par des femmes (Jeanne-A Debats avec son recueil Stratégie du réenchantement et Sylvie Lainé avec L’opéra de Shaya). En prenant de la hauteur, on peut formuler la question en ces termes : y a-t-il une façon de distinguer un livre écrit par un homme ou par une femme, un schéma général qui serait applicable la plupart du temps ? Et là, la féministe que je suis répond : évidemment non ! Les différences dues au genre de l’auteur sont gommées par la variabilité individuelle des personnalités et le style propre à chacun ! Il y a beaucoup plus de points communs entre, par exemple, les livres de Robin Hobb et George RR Martin, qu’entre Robin Hobb et Stephenie Meyer. D’ailleurs, Robin Hobb, encore un exemple de pseudonyme masculin pris par une femme, et sous lequel elle a connu beaucoup plus de succès qu’avec son vrai nom… Preuve que, dans la tête des lecteurs, les stéréotypes ont encore la vie dure.1

veridienne

Illustration: Melchior Ascaride

Cela étant posé, au fil de mon expérience de lectrice, je me suis demandé si un certain nombre de caractéristiques qui me plaisaient particulièrement dans les histoires que je lisais ne se trouvaient pas davantage sous des plumes féminines. Il s’agit, pour résumer, de ce que j’appelle la « profondeur psychologique » des personnages. L’apprenti assassin, de Robin Hobb, a été pour moi une révélation, car il fut le premier livre à m’entraîner aussi loin dans la peau du personnage. Loin des fresques grandioses impliquant des combats épiques entre les nations ou des quêtes désespérées contre le Mal, loin des archétypes de héros, elle nous fait découvrir les Six Duchés par petites touches, par l’intermédiaire de Fitz, un bâtard royal élevé au milieu des chiens et des chevaux du palais. La narration subjective ne permet pas d’avoir une vision globale de l’intrigue, ou même du monde où elle se déroule, mais elle nous met directement en prise avec les émotions complexes et les contradictions du personnage. Elle privilégie le vécu, l’intime, plutôt que l’action et l’aventure à un rythme effréné. Ce parti-pris de récit subjectif et de lenteur calculée, je l’ai retrouvé sous la très belle plume de deux autres femmes : Magali Villeneuve dans La dernière Terre, et Chloé Chevalier dans Véridienne. Cela dit, ce n’est pas un hasard, puisque celles-ci revendiquent explicitement l’influence de Hobb dans leurs écrits.

Manesh

Couverture par Melchior Ascaride

Cela veut-il dire que les femmes auraient l’apanage des personnages complexes, des narrations subjectives, des ambiances intimistes ou d’une intrigue qui se dévoile lentement au lecteur ? Évidemment non, et l’on peut citer, parmi les grands auteurs que nous avons chroniqués, Jean-philippe Jaworski dans  Même pas mort, ou Stefan Platteau avec Manesh. Certains diront que les déterminismes sociaux et l’éducation poussent, encore aujourd’hui, les femmes à être plus attentives aux détails, aux ambiances, aux émotions, centrées sur les interactions humaines, tandis que les hommes seraient, dans leur majorité, plus enclins à vouloir agir directement sur le monde et à analyser les problèmes de façon théorique, dans leur globalité . Si je suis méfiante quant à ces théories, il est évident que, si nous avons intégré les normes sociales qui s’appliquent à notre genre, elles transparaissent également dans nos écrits, consciemment ou non. Une grille d’analyse qui me paraît plus solide est que, après l’avènement d’un certaine science-fiction colonialiste à l’Américaine, après les succès de la fantasy facile et manichéenne où le groupe de héros part en quête pour sauver le monde, les femmes, mais aussi les hommes qui écrivent (et bien sûr ceux qui lisent) recherchent autre chose. Des antihéros (comme dans l’incontournable Gagner la guerre, de Jean-philippe Jaworski) des interprétations différentes des mythes. L’évolution de la société se traduit nécessairement dans les livres,  délaissant par exemple une conception machiste et guerrière de la science-fiction au profit de considérations humanistes (donc) féministes, et environnementales qui traduisent les préoccupations d’une partie de la société. Ce qui, bien sûr, n’est pas du goût de tout le monde, comme en témoigne la récente polémique autour du prix Hugo, envahi par les conservateurs américains. Il faut d’ailleurs noter qu’il existait, dès les années 60-70, un mouvement de science-fiction se revendiquant « féministe », en phase avec les revendications de l’époque, la libération sexuelle et l’apparition des théories queer.

Plaguers

Couverture Frédéric Perrin

Après réflexion, il me semble que ma première question révèle plutôt mes propres préjugés qu’une réelle loi basée sur le genre de celui ou celle qui tient la plume. En y réfléchissant à deux fois, certains livres que j’ai beaucoup aimés, écrits par des hommes, recèlent les mêmes caractéristiques, le même travail de la psychologie des personnages, de l’intime, du détail. Inversement, en lisant La vieille anglaise et le continent, Plaguers, ou Stratégie du réenchantement, de Jeanne-A Debats, je n’ai pas eu l’impression de lire une « plume féminine ». Non qu’il n’y ait pas de profondeur ou de complexité, bien au contraire. Mais le parti-pris est de montrer les conséquences des actes plutôt que de les expliquer, de mettre les héros face à leur responsabilité plutôt que de dépeindre leurs émotions, ce qui n’en rend que plus fortes, paradoxalement, celles ressenties par le lecteur. Je crois que ces écrits traduisent une capacité à s’affranchir des déterminismes sociaux, à les mettre à distance, les analyser puis les mettre en pièce, assez rarement atteinte à mon avis. D’ailleurs, Plaguers met en scène un personnage transgenre, une femme qui devient un homme, et pose la question de la nature du désir et du sentiment amoureux. Peuvent-ils rester les mêmes envers une personne lorsqu’elle change de sexe ? S’ils s’appliquent à l’individu, à tout ce qui le constitue en tant que personne unique, ne devraient-ils pas être indépendants de ce changement physique ? Et, dans ce cas, parler d’homosexualité ou d’hétérosexualité a-t-il encore un sens ?

Tout cela nous amène à mon point (2): les personnages féminins dans l’imaginaire. J’ai déjà évoqué, en parlant de Marion Zimmer Bradley, l’indigence de ces personnages dans les littératures de l’imaginaire. Non qu’ils ne soient pas intéressants, qu’il n’y ait pas des femmes qui se battent, fassent de la magie, aient du pouvoir, mais elles manquent souvent de profondeur, de réalisme. Du reste, cela peut également s’appliquer à un certain nombre de héros masculins un peu trop lisses ou stéréotypés. Mais Marion Zimmer Bradley reste une des rares que j’aie pu lire à mettre en scène des femmes réalistes, qui ont plusieurs facettes, y compris des désirs charnels (qui sont d’ordinaire réservés aux grandes méchantes, afin de souligner leur pervesité). George RR Martin est également l’un des rares auteurs dont les personnages féminins, variés, sont réalistes et ont souvent même plus de complexité que la plupart de ses personnages masculins (à la notable exception de Tyrion). Ce qui m’a frappée, à la lecture du Trône de fer, c’est que, le narrateur alternant d’un personnage à l’autre au fil des chapitres, il n’y ait pas de différence notable entre les séquences narrées par un homme ou une femme. Outre la variabilité due à leurs caractères et leurs situations respectifs, tous étaient, fondamentalement, complexes, vulnérables, imparfaits, bref, humains. Ce qui est terrible, c’est, précisément, qu’il y ait si peu de personnages féminins auxquels on puisse sans réserve accoler ce qualificatif…

mur

Illustration par Catherine Nodet

Un autre point, en ce qui concerne les univers de fantasy, est qu’il s’agit pratiquement toujours de sociétés patriarcales. Cela peut s’expliquer, en partie, par le fait qu’ils s’inspirent tous, plus ou moins, du moyen-âge, et qu’une société où l’on se bat à l’épée est une société qui valorise la force physique, donc la domination masculine. Néanmoins, il me semble que rares sont les auteurs qui ont cherché à imaginer des alternatives à cet état de fait. Mettre en scène des femmes fortes, qui luttent pour s’émanciper dans une société très dure, beaucoup d’auteurs l’ont fait avec talent. Mais imaginer autre chose ? J’ai lu, il y a longtemps, The gate to women’s country, de Sheri S. Tepper, qui présente une société exclusivement féminine. J’ai également, dans ma pile à lire, De l’autre côté du mur, d’Agnès Marot. Le point de départ est similaire, à cela près que les hommes ne sont pas pourchassés, puisque les protagonistes ignorent tout simplement leur existence. Et, il me semble que dans Basilica d’Orson Scott Card (l’auteur du génial roman la Stratégie Ender),  on voit également une société matriarcale. Mais pratiquement tous ces romans ont pris le parti extrême de renverser la logique du patriarcat pour aller au bout du matriarcat, et les sociétés qu’ils nous proposent ne sont, a priori, pas désirables.

experon_site

Illustration: Laetitia Deschamps

Je rêve de lire des mondes où les relations entre êtres humains seraient différentes. Pas le patriarcat ou le matriarcat, mais autre chose. En faisant quelques recherches pour cet article, je me suis rendu compte qu’il fallait que je lise d’urgence La main gauche de la nuit, d’Ursula Le Guin (une des rares femmes ayant obtenu le fameux prix Hugo), qui dépeint une société où les personnes changent de genre, tantôt hommes, tantôt femmes. Une utopie intéressante, peut-être aurai-je l’occasion d’en reparler ? J’aimerais continuer à lire des romans où les personnages, féminins ou masculins, sont complexes, sensibles, variés, ont leurs bons et mauvais côtés, leurs penchants inavoués, leurs instants de bravoure. Des romans où les intrigues ne sont pas faites que de grandes épopées ou d’histoires d’amour, mais de tous les thèmes, petits et grands, qui font la vie humaine. En particulier ceux qui, traditionnellement associés aux femmes, sont en conséquence trop souvent ignorés ou dévalorisés. Comme, par exemple, la maternité. Hormis le très beau Expéron, d’Hélène Cruciani, aux éditions Griffe d’encre, je n’ai pas encore rencontré de livres de science-fiction (ou de fantasy) qui mette autant en lumière le désir d’enfant et ses conséquences sur la vie de certaines femmes : celles qui veulent en avoir, et qui ne peuvent pas, celles qui en ont alors qu’elles voudraient autre chose… Plus que tout, je voudrais lire des romans qui me détendent, qui me font rêver ou frémir ou réfléchir, mais aussi des livres optimistes, qui proposent d’autres façons de vivre ensemble, au-delà de tout ce qui nous enferme dans des genres, des cases bien définies, et qui permettent de faire un pas vers la compréhension de l’autre, quel qu’il soit.


1 —Ce type de questionnement n’est pas réservé aux auteurs et autrices de romans: les femmes dessinatrices font également l’objet de nombreux préjugés, quant aux sujets qu’elles aborderaient, mais aussi à leur style de dessin. Cette année, au milieu des polémiques sur le sexisme qui ont entaché le festival d’Angoulême, des dessinatrices « trait féminin, trait masculin… venez deviner qui a dessiné quoi« .