La source des tempêtes (Le livre de l’énigme, tome 1), par Nathalie Dau

23 février 2016 par Lodael

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Illustration par Melchior Ascaride

Voilà une chronique qui me fait particulièrement plaisir à écrire. Déjà, parce que nous avons une grosse faiblesse pour la plume de Nathalie Dau, comme le montrent nos chroniques (les contes myalgiques, Tangram, En revenir aux fées). La Source des tempêtes est d’une tout autre envergure, puisqu’il s’agit d’un roman, et même d’un long roman de près de 500 pages, qui constitue le premier tome d’une saga de fantasy. Ce roman a vécu une première vie, avant d’être édité chez les Moutons électriques, maison qui publie des romans de fantasy de grande qualité littéraire (éditeur, notamment, de Jean-Philippe Jaworski, Stefan Platteau, Estelle Faye). Pour avoir lu l’ancienne version, j’étais déjà conquise avant même l’annonce de sa sortie chez les Moutons, dans une version revue et largement augmentée. C’est dire si mon impatience était grande… et le résultat fut à la hauteur de mes attentes, et même au-delà.

Tout commence alors que l’Éradication est en train d’atteindre sa conclusion tragique. Les mages bleus, ceux appartenant à l’obédience de l’Équilibre, ont été emprisonnés, brûlés, impitoyablement abattus jusqu’aux derniers. Les clergés de la Loi et du Chaos se sont débarrassés de cette mouvance, déclarée hérétique. Le dernier d’entre eux, Keral, a renoncé publiquement à l’hérésie, et toute trace de drac, de magie, a été éradiquée en lui, tandis qu’il était émasculé pour s’assurer qu’il ne pouvait transmettre ses pouvoirs à nulle descendance. Et pourtant… Pourtant l’on suit dans ce roman l’histoire de son fils, Cerdric. Fils non désiré, rejeté par sa mère, dont l’existence est ignorée par son père. Fils inutile, puisqu’il est réfractaire à toute forme de magie, et ne peut donc être ce descendant tant attendu, celui pour lequel les mages se sont laissés décimer sans résistance, et qui devra accomplir l’Énigme de Namuh et restaurer l’équilibre.

L’essentiel de l’histoire est narré du point de vue d’un Cerdric âgé, rédigeant ses mémoires. Autant le dire, Cerdric ne peut, dans son enfance solitaire, dans ses malheurs répétés, que faire penser à Fitz, le héros de l’Apprenti assassin de Robin Hobb. Cerdric, au fond, n’est qu’un garçon qui cherchera toujours l’affection qui lui a tant fait défaut dans son enfance, l’acceptation pour ce qu’il est, et un sens à donner à son existence. Cerdric n’est pas un bâtard, il est même noble, élevé comme le seigneur de son domaine. Et pourtant, c’est tout comme, issu d’une union, certes légitime, mais ô combien scandaleuse, entre un mage renégat et une noble dame. Et, lui qui n’avait rien demandé, se retrouve l’objet de la haine de sa mère, la preuve de sa déchéance. Nérasia est, certes, odieuse avec son fils, et l’on se prend rapidement à la détester. Pourtant, comment lui jeter la pierre, comment ne pas la plaindre, elle qui a été le simple pion des hommes, une matrice à ensemencer, puis à rejeter lorsqu’elle n’avait pas donné le fruit espéré ? La première partie du livre est construite comme un roman d’apprentissage, et permet au lecteur d’entrer dans l’univers de l’Énigme avec une grande facilité, petit à petit, en découvrant l’enfance et l’adolescence de Cerdric. Un héros comme je les aime, profondément imparfait, humain, complexe et attachant, qui fait également preuve d’une grande force de caractère. Sa narration, simple et sans apitoiement ni emphase, permet d’éprouver de l’empathie pour lui sans se complaire dans ses malheurs, d’apprécier l’ambiance et les choses simples qui font son quotidien, et de s’émerveiller avec lui des moments de grâce qui lui sont offerts.

Et puis, il y a Ceredawn. L’enfant dans la tempête, le miracle. Celui qui est tout ce que Cerdric n’est pas. Celui que Cerdric trouvera, un jour, et auquel il vouera son amour et sa protection. Un enfant, beau et fragile, auquel on s’attache pour sa candeur, ce mélange de naïveté charmante et de force, de dureté sous-jacente. Nulle trace de méchanceté en lui, non. Un fauve qui chasse est-il méchant ? De même, Ceredawn peut être dangereux, mortellement, et pourtant la violence qu’il porte en lui est dénuée de toute perversion. Ceredawn n’est pas seulement un enfant, il est celui dont la venue est préparée depuis des générations, non seulement par des mages, mais par des forces bien plus anciennes, dont les hommes ont oublié jusqu’à l’existence. Et pourtant, Cerdric, le réfractaire, est décidé par amour à contrer ces forces immenses, simplement pour lui permettre d’avoir le choix, de vivre sa vie, libéré d’une destinée trop lourde. Si le récit de l’enfance de Cerdric pose le cadre du monde des humains, l’arrivée de Ceredawn plonge le lecteur dans une tout autre ambiance, faite de peuples empreints de magie, mais persécutés par les hommes, de fées dangereuses et insaisissables, de voix mystérieuses dans les bois et de cavernes secrètes. Par petites touches, il dévoile un univers fascinant, riche, complexe et d’une grande cohérence.

Pour ceux qui auraient déjà lu la Somme des rêves, je conseille sans réserve cette nouvelle version. Outre l’ajout d’une conséquente troisième partie, des éléments nouveaux de compréhension de l’univers ont été ajoutés ici et là, donnant une indéniable profondeur supplémentaire au récit. Celui-ci reste centré sur Cerdric, mais, parfois, d’autres points de vue sont apportés, ce qui donne une distance bienvenue. Et un troisième personnage, que je n’ai pas évoqué ici, fait son apparition progressivement. Il est sombre, fascinant, il me donne des frissons en pensant à l’avenir des deux héros, et donne ainsi encore davantage envie de poursuivre l’aventure.

En entrant dans cet univers, j’ai eu l’impression d’une évidence, comme s’il avait toujours existé, qu’il m’avait attendue. Je voudrais pouvoir toujours y retourner avec le même regard émerveillé, explorer encore les forêts sans craindre la menace des fées, arpenter les steppes avec les nomades, et, peut-être, avoir la chance de voir briller la lune bleue, celle que l’on craint et que l’on espère parfois en secret, pour voir se produire des miracles… Le monde du Livre de l’Énigme est unique et merveilleux. Il y a en lui quelque chose d’universel, comme un concentré des rêves de notre enfance et des contes qui les ont nourris. Mais ce qui en fait toute la force, c’est le réalisme et la profondeur des deux personnages, Cerdric et Ceredawn, deux facettes d’un même monde, deux héros si différents. Chacun de ces personnages est attachant, profondément, et le lien qui les unit est beau et émouvant. Nathalie Dau, par la magie de ses mots, par sa plume féérique, donne vie à un univers d’une profondeur incroyable, et nous y emmène à la poursuite de l’enfant dans la tempête. Quand il nous prend par la main, on le suivrait partout, jusqu’aux confins de Bois d’ombre et au-delà…