Janus

12 novembre 2016 par Lodael


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de Sophie Dabat de septembre 2016, sur le thème du futur. Je le partage ici, en espérant permettre ainsi des échanges et commentaires constructifs. 


 

schuitten_peters

Case de bande dessinée de Schuitten & Peeters – image du déclencheur de septembre

Dans la grande ville, les derniers rayons du soleil d’automne font jouer des reflets moirés
sur les vitres des immeubles. Immenses et bizarres, les tours se contorsionnent dans des positions improbables, comme des fleurs dessinées par un hippie en pleine crise hallucinatoire. Lorsqu’on baisse les yeux, pourtant, l’impression d’être entré par erreur dans le rêve drogué de quelqu’un disparaît. Il ne reste plus que la crasse, les ordures triviales parfois étonnantes — qui peut bien avoir oublié une chaussette à pois rouges sur cette barrière tordue en fer forgé ? Poursuivant votre route, à la lueur douteuse des quelques lampadaires qui n’ont pas rendu l’âme, vous arriverez sur la berge du fleuve, là où, il n’y a pas si longtemps, du tango faisait danser les habitués durant les soirs d’été. Le cours d’eau raconte, lui aussi, une drôle d’histoire à travers ce qu’il charrie. Diverses choses se côtoient, valsant à un rythme alangui vers la mer, dans un mélange de poésie et de laideur. Un fauteuil Empire dépasse les restes d’une péniche en les ignorant avec dédain, une théière à petites fleurs tournoie au milieu des branches mortes dans le sillage d’un pont éventré.

 

En continuant votre marche le long du fleuve, elle vous fera croiser différents groupes, certains apathiques, d’autres faisant preuve d’une énergie confinant à l’hystérie. Certains sont habillés tout en noir, avec de nombreuses bagues, boucles et chaînes cliquetant un peu partout sur leur corps. D’autres arborent des tenues bariolées, des oreilles pointues, des cheveux roses, orange ou bleus. Parfois, on côtoie des groupes plus calmes, noyés dans des vêtements amples, pieds nus, qui tissent ou fabriquent des objets à partir de ce que le fleuve a pu leur offrir. D’autres semblent se recueillir tandis que l’un d’eux lit un livre à haute voix. Tous ces groupes, aussi hétérogènes soient-ils, auront la même attitude : ils vous ignoreront. Vous, promeneur éphémère, appartenez à une vie lointaine qui n’existe plus que dans les mythes et les histoires.

Mais, au fond, cela vous importe peu. Vous ne venez pas ici pour vous laisser hypnotiser par la lente danse des objets de l’ancien monde emportés par le fleuve. Ni pour écouter la musique qui parfois surgit, insolente, ou les éclats de voix qui fusent, charriant la colère ou la joie. Vous ne venez pas pour parler avec ces gens qui pour vous ne sont que des ombres, des silhouettes vagues et immatérielles. Vous ne venez, en fait, même pas pour regarder ce futur qui vous est encore si abstrait. Vous continuez donc votre route en vous détachant de ce qui vous entoure, vous arrachant à l’état de contemplation philosophique qui menace de vous engloutir. Bientôt, vous arrivez à destination.

C’est un immeuble comme les autres, juste un peu plus sobre. Sa forme purement géométrique est d’une lourdeur rassurante après les envolées architecturales douteuses que vous venez de côtoyer. Il n’y a aucun signe de vie dans ce bâtiment, pas plus que dans les tours environnantes, si l’on excepte du lierre qui, par endroits, a fermement agrippé les parois polies pour se hisser vers la lumière. Pourtant, vous vous dirigez vers la porte en verre sans la moindre hésitation. Vous remarquez à peine des lettres à demi-effacées, un « J » qui se devine encore, à moitié recouvert par la végétation et les coulures de rouille formées par des pluies répétées. Au-delà des portes, le hall d’entrée vous donne un peu le vertige, avec son dallage froid et son plafond trop haut, dépouillé des artifices qui pouvaient le faire passer pour chaleureux à des yeux peu attentifs, ou trop habitués. Vous traversez l’immense pièce, grimpez par l’escalier de service — humide, parsemé de mousse et éclairé à travers des fissures — et arrivez, enfin.

La salle est emplie d’une lumière bleutée, diffuse. Une fois votre regard accoutumé, il remarque les milliers d’écrans sur les murs qui provoquent cette sensation d’être entré dans une bulle d’eau pétillante. Des images semblent s’agiter dessus, sans que vous puissiez en distinguer les détails. Vous vous demandez brièvement d’où peut bien provenir l’énergie qui permet à tout cela de fonctionner, alors que même un simple éclairage est devenu chose rare dans cette ville. Peut-être l’immeuble est-il doté d’un système d’alimentation solaire ? Des éoliennes, invisibles depuis la rue ? Que se serait-il passé si la source s’était tarie, si la décrépitude de l’immeuble avait été plus avancée ? Cette seule évocation vous donne un vertige. Quoi qu’il en soit, vous vous positionnez au centre exact de la pièce et mettez en place avec soin le casque et les capteurs nécessaires à une immersion. Vous devez faire attention, car il s’agit là d’une étape cruciale. Puis, vous prononcez les mots : « Je suis prêt, Janus. » Les écrans clignotent, puis s’éteignent.

Vous retirez votre casque. La session a été fatigante, plus que vous ne l’auriez pensé. Il paraît que c’est votre cerveau qui fabrique ces images, qui sont collectées, stockées, analysées. Pourtant, vous n’avez rien d’un rêveur. Vous êtes juste une personne normale, sans histoires. Vous sortez de la salle aux lumières bleutées, entendez à peine les félicitations de l’opérateur qui trouve que vous avez généré des matériaux « de qualité ». Il vous semble avoir passé des heures là-dedans, alors que la promenade au bord du fleuve paraissait n’avoir duré que quelques instants. Dans le grand hall décoré de plantes vertes, vous retrouvez la file de gens qui, les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone dernier cri, attendent docilement leur tour. Une jeune fille en robe à fleurs bleues, un homme entre deux âges en costume sombre, un punk à la crête fatiguée. Eux aussi vont parler à Janus. Explorer un avenir qui n’appartient qu’à eux. Comprendront-ils mieux ce qu’il veut dire ? Leur vision sera-t-elle plus radieuse, plus colorée, ou au contraire, sombre et angoissante ? Y aura-t-il, parmi eux, quelqu’un dont le monde intérieur sera à l’image du vôtre ? Un autre qui en sera l’exact opposé ? Il suffit peut-être d’une seule personne pour annuler le poids que vous pourriez avoir dans la construction du Grand Futur. Il paraît que chacun aura sa place dans cette mosaïque de possibles, dans cette gigantesque toile qu’ils sont en train de tisser. Bizarrement, vous vous prenez à espérer que, s’il n’y a qu’un peu de vous là-dedans, ce sera cette chaussette à pois rouges sur la barrière de fer forgé.

Vous passez la porte, au-dessus de laquelle trône fièrement un logo surmonté d’une devise :

Janus – Jumping into A New world with US

Sans un regard pour l’immeuble que vous laissez derrière vous, vous traversez la rue d’un pas décidé. La séance a duré un bon moment, puisque le ciel se marbre déjà de traînées orange et rouges. Vous retrouvez la berge du fleuve avec un brin de nostalgie pour ce futur que vous ne reverrez sans doute jamais. Nulle théière, nul fauteuil ne viennent danser dans les eaux troubles où se croisent des bateaux bruyants pleins de touristes. Nul groupe de hippies ou de gothiques dans les environs. Les lieux de vos déambulations sont surtout envahis de promeneurs se prenant en photo, de mendiants, et de petites tables où s’entassent des amateurs d’apéritif au goût quelconque et au prix exorbitant, que tente de justifier un groupe jouant sans conviction des airs de jazz.

Levant le nez vers l’horizon, vous ne retrouvez que des tours rectilignes aux surfaces miroitantes qui vous écrasent de leur supériorité, vous dominant à un point tel que vous sentez poindre un brin de panique. Dans les artères fréquentées où vous vous dirigez, des écrans géants vantent de multiples produits à grand renfort de couleurs criardes et de slogans formatés. L’un d’eux attire votre attention : « Chômage, réchauffement climatique, terrorisme… Marre des problèmes qui s’accumulent ? Des politiciens impuissants ? Vous voulez faire entendre votre voix ? Avec JanUS, plongez dans votre futur ! Ne laissez pas quelqu’un d’autre décider à votre place… Soyez actif ! Ensemble, construisons un avenir qui nous appartient vraiment ! » Vous vous demandez, un peu tard, qui est derrière cette entreprise, et comment cette immense collecte de données sera utilisée. N’est-ce pas une denrée précieuse, cette plongée intime dans votre inconscient que vous leur avez offerte ? Peut-être cette introspection vous a-t-elle aiguisé les pensées. La marche contemplative au bord de l’eau, pour fictive qu’elle soit, semble vous avoir ouvert l’esprit. Comment la juxtaposition de fragments individuels aléatoires, de solitudes qui se croisent sans se répondre, de rêves inconscients des autres, pourrait-elle conduire à un monde meilleur ? Vous ne comprenez plus comment l’idée a pu vous apparaître lumineuse, il y a longtemps, ce matin encore…

La masse compacte des automobiles qui, à toute heure, colonisent la ville, tels des parasites grouillant sur un chien errant, produit un nuage sonore et odorant dont personne ne semble avoir conscience. Vous jetez un regard en arrière vers le fleuve, puis devant vous dans la ville surpeuplée. Prenant une grande inspiration, vous plongez dans le tourbillon et redevenez un anonyme dans la foule. Demain attendra.